GRANDE-BRETAGNE - Vie et institutions politiques


GRANDE-BRETAGNE - Vie et institutions politiques
GRANDE-BRETAGNE - Vie et institutions politiques

La remarque émise jadis par Alexis de Tocqueville restait pertinente et justifiée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale: «Ce qui distinguait surtout le peuple anglais de tous les autres, c’était la satisfaction de soi-même; tout ce qui concernait ses lois et ses coutumes était bon à ses yeux.» Mais la Grande-Bretagne a bien changé. Les mécontents sont les plus nombreux, les critiques et tout le monde se sont accordés au moins à méditer le solennel avertissement de Walter Bagehot: «Le danger qui guette les grandes nations [...] qui ont derrière elles une longue histoire de création continue, c’est de finir par être dépassées par les grandes institutions qu’elles ont créées.»

Pourtant, les Britanniques ont gagné la guerre et réussi à redresser rapidement le pays en pratiquant une politique d’austérité. Les travaillistes leur ont donné le «Welfare State» avec la sécurité pour tous; les conservateurs, la société de consommation avec l’élévation du niveau de vie. Mais la Grande-Bretagne n’est plus une grande puissance; ses institutions ont du mal à affronter les problèmes de la société contemporaine: Whitehall et la Banque d’Angleterre ne parviennent pas à équilibrer la balance commerciale et à stabiliser la livre sterling; les gouvernements conservateurs aussi bien que travaillistes et le Foreign Office ne se sont résignés à négocier l’entrée du pays dans le Marché commun qu’à partir de 1960, et le sentiment antieuropéen reste fort; les syndicats, enfermés dans leurs traditions, se sont malaisément modernisés; le Parlement de Westminster est impuissant à maîtriser les violences qui opposent en Ulster catholiques et protestants. Le malaise est certain et l’on en retire l’impression que les institutions traditionnelles, qui ont fait la gloire du pays et assuré la stabilité du régime politique et social, sont désormais inadaptées à la nouvelle société qu’a engendrée la révolution scientifique et technologique.

Le choc a perturbé plus ou moins toutes les structures politiques et sociales du pays. Les institutions traditionnelles, qui constituaient le fondement de la société depuis l’époque victorienne, ont subi les coups les plus sévères et appelé les critiques les plus vives parce qu’elles n’ont pas su ou pu se moderniser. Une classe dirigeante, l’Establishment , aussi traditionnelle qu’elles, les a plus ou moins figées dans le passé et empêchées d’évoluer pour s’adapter au monde moderne. La monarchie, soumise à l’influence de l’aristocratie, trouve difficilement sa place d’institution démocratique. L’Église anglicane répugne à admettre qu’elle a perdu son leadership social. Les public schools , les universités d’Oxford et de Cambridge sont toujours aussi renommées, mais ne répondent plus à tous les besoins d’une nouvelle société. L’empire n’est plus repérable comme tel sur la mappemonde, mais il reste vivant dans le cœur de beaucoup de Britanniques comme une valeur qui n’a pas été remplacée.

Toutefois, le régime politique subsiste, malgré un immobilisme apparent qui manifeste ses hésitations. Le gouvernement de cabinet se rétrécit au profit du Premier ministre; partis et syndicats ouvriers ou patronaux craignent d’aller de l’avant pour ne pas compromettre un équilibre que perturbent les vicissitudes économiques et sociales; le Civil Service, le Local Government et même le Rule of Law, ces incomparables instruments de la liberté, sont aux prises avec de nouveaux problèmes qui bouleversent leur action traditionnelle. Mais le pragmatisme et le génie de l’adaptation y gardent toutes leurs vertus; les structures politiques, administratives et juridiques pourront-elles, toutefois, préserver le régime libéral qui a fait la force de la Grande-Bretagne de l’après-guerre?

On voit enfin se former en surimpression une nouvelle société. La confusion y règne pour l’instant, car, au capital vieilli et hiérarchisé de l’Angleterre traditionnelle, elle ajoute les valeurs uniformes de la société de consommation et l’attrait de nouveautés étrangères. Mais les inégalités demeurent. Il appartiendra aux nouvelles élites d’effectuer une synthèse difficile et d’accorder les forces sociales modernes à la permanence du régime libéral et du tempérament britannique.

1. Le déclin des institutions sociales victoriennes

Le Royaume-Uni a construit au cours des siècles un ensemble d’institutions qui ont pris toute leur signification sociale lorsqu’elles ont trouvé pour support et pour animatrice, à l’époque victorienne, une élite cohérente et uniforme, l’Establishment, appelée à diriger les destinées du pays. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la sclérose et la perte d’influence de l’Establishment révèlent au grand jour le vieillissement des institutions victoriennes.

L’Establishment en difficulté

Le terme d’Establishment a connu une certaine faveur dans les années 1960 et 1970, parce que la respectabilité sociale qu’il désigne a été l’objet des violentes critiques de la littérature sociale de l’après-guerre. Le mot vient de «l’Église établie», depuis que l’Église anglicane est devenue institution d’État en Angleterre. Mais il dépasse largement aujourd’hui le cercle des dignitaires anglicans. L’Establishment représente un type particulier d’élite dirigeante, qui se caractérise par une éducation et par un comportement social traditionnels impliquant le respect des valeurs «établies» et un attachement esthétique à tout le cérémonial qui exprime la grandeur historique du pays. L’éducation perpétue la tradition par l’apprentissage social qu’inculquent les grandes public schools et les vieilles universités d’Oxford et de Cambridge. On y façonne des gentlemen dont le comportement détermine, au-delà des positions sociales, l’esprit des institutions et une philosophie des problèmes de gouvernement empreinte d’un certain amateurisme, courant chez les gens de la bonne société. Ce mode de vie n’est d’ailleurs pas forcément lié au conformisme politique ou social, puisque des membres de l’Establishment sont travaillistes et que d’autres brocardent résolument leurs traditions, mais tous se réservent le privilège exclusif d’apprécier leurs propres mérites et d’évaluer leur société.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Establishment n’offre plus un visage aussi harmonieux qu’autrefois. La fortune pécuniaire lui a échappé en cette fraction de lui-même qu’était l’aristocratie traditionnelle, mais il l’a souvent récupérée lorsqu’il a admis en son sein les managers des grandes entreprises. Si la réussite politique ou économique ne suffit pas pour que des hommes issus des classes moyennes y pénètrent, leurs enfants y accéderont après leur passage dans une public school. Dans un pays où la psychologie et les réflexes traditionnels restent toujours vivants, le prestige social de l’Establishment subsiste et il continue d’exercer une attraction non négligeable sur les nouveaux milieux dirigeants.

Toutefois, son emprise sur la vie politique et économique du pays est en déclin. L’accession du Parti travailliste au pouvoir en 1945 lui a porté un rude coup à cet égard; des dirigeants syndicalistes comme Ernest Bevin ou George Brown, des universitaires appartenant aux classes moyennes comme Harold Wilson sont devenus les leaders d’une nouvelle classe politique qui s’est affirmée en rivale et n’a pas hésité à entamer les privilèges de l’Establishment. À l’«ère des directeurs», les leviers de commande des grandes affaires sont souvent passés aux mains de techniciens, car l’efficacité et le besoin de renouvellement rendaient nécessaire ce transfert. Si les milieux financiers – et notamment la City et la Banque d’Angleterre – demeurent dominés par l’Establishment, les grandes entreprises industrielles et commerciales, les chaînes de presse et les maisons de publicité sont dirigées par des hommes neufs aux attaches sociales moins fermées et aux conceptions plus réalistes. C’est en effet sur ce plan que l’Establishment est le plus discuté. On lui reproche son inaptitude à diriger une société postindustrielle et à faire face aux écueils de la «révolution scientifique». Son pouvoir perpétue un système conservateur, qui deviendrait inévitablement désuet, à mesure que ce monde d’amateurs se laisse de plus en plus distancer par les réalités d’une société technicienne que les traditions victoriennes ne permettent plus d’appréhender. Certains pensent toutefois que l’Establishment réussira lui aussi sa mutation; mais, pour l’instant, les difficultés qu’il éprouve à assumer son rôle dirigeant dans la vie politique et économique du pays ne font que croître, en même temps qu’il conserve apparemment la quasi-plénitude de son prestige social. Ce paradoxe apparent se retrouve au sein des institutions victoriennes.

Le vieillissement des institutions traditionnelles

C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que les institutions sociales britanniques ont trouvé leur assise dans le monde moderne. Qualifiées de «victoriennes», elles représentent toujours en 1939 les piliers d’une société que le temps n’a pas encore ébranlés. Elles ne sont certes plus à leur apogée, mais elles paraissent assurer normalement le fonctionnement du système social établi. La guerre va jouer le rôle d’un révélateur; par l’effort qu’elle impose à tous, hommes et institutions, par les bouleversements qu’elle provoque, elle met au jour les fissures de l’édifice traditionnel et révèle le vieillissement des structures qui ont fait la grandeur de la société britannique, mais qui perdent peu ou prou de leur rayonnement dans la Grande-Bretagne de l’après-guerre.

La monarchie

La monarchie n’est certes pas sortie diminuée de la guerre. La dignité et le courage de la famille royale, associée aux malheurs du peuple britannique sous les bombardements, avaient restauré un prestige quelque peu atteint par les circonstances de l’abdication d’Édouard VIII en 1936. Le caractère de la monarchie s’en trouvait aussi légèrement modifié: à la mystique monarchique victorienne, empreinte d’une réelle vénération, succédait un attachement à la fois symbolique et personnel des Britanniques envers un roi qui partageait leur vie et leurs soucis quotidiens. Le couronnement de la jeune reine Élisabeth en 1953 a sans doute constitué le dernier témoignage de la conjonction entre l’éclat traditionnel de l’institution monarchique et l’attachement populaire manifesté à la famille royale. Mais la Couronne, parce qu’elle incarne le Royaume-Uni traditionnel, n’en a pas moins subi des atteintes sérieuses, même si celles-ci s’amortissent dans l’atmosphère feutrée de Buckingham Palace. La monarchie symbolisait l’unité de l’empire; celui-ci a disparu et il reste à la reine le titre de «chef du Commonwealth», qui lui assigne, à elle-même et à sa famille, le rôle de représenter la Grande-Bretagne outre-mer pour célébrer l’indépendance des anciennes colonies ou entretenir des liens, souvent économiques, avec les pays de tradition britannique. Au Royaume-Uni, la monarchie ne fait plus partie de ces tabous que le respect des traditions et la grandeur britannique interdisent de discuter. La vie sentimentale de la princesse Margaret, les déclarations du duc d’Édimbourg, l’éducation du prince Charles ont fait l’objet de commentaires plus ou moins amènes. On reproche à la Couronne de coûter trop cher aux contribuables, surtout depuis qu’il est de notoriété publique que les Windsor disposent d’une immense fortune. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la reine a dû finalement accepter, en 1992, de payer l’impôt sur le revenu, comme tous les citoyens. Mais les scandales qui l’ont affectée depuis quelques années, et notamment les querelles matrimoniales des enfants de la souveraine, n’ont pas peu contribué à l’effondrement du prestige de la monarchie, malgré la grande dignité personnelle dont Élisabeth II a elle-même fait preuve durant tous ces épisodes.

L’Église anglicane

La reine est le «chef suprême de l’Église d’Angleterre» depuis que Henri VIII, rompant avec Rome en 1534, en a fait une Église établie. Bien que celle-ci ne dispose pas du monopole de la religion, car les non-conformistes et les catholiques comptent six millions de fidèles, elle a été longtemps seule à représenter la tradition nationale. Ses liens avec l’Establishment sont extrêmement étroits: la nomination aux cures relève de grands «patrons» ou de la Couronne, et on n’a pas complètement perdu de vue le principe victorien qui voulait «un gentleman dans chaque paroisse»; elle dispose enfin de vastes propriétés foncières qui sont protégées par la loi. Le déclin de son influence spirituelle est antérieur à la Seconde Guerre mondiale. La religiosité dont était empreinte la société victorienne et sa passion pour le prosélytisme et la prédication s’étaient progressivement attiédies. On note aujourd’hui un affaiblissement général du sentiment religieux: à peine 6 p. 100 des anglicans suivraient régulièrement l’office dominical. Sur le plan social, grâce à l’activité déployée par quelques dignitaires et par des pasteurs, l’Église a recouvré en partie un prestige qui avait disparu avant guerre. Mais dans la vie politique, bien qu’elle n’ait jamais exercé une influence déterminante autrement que par ses liens avec les classes dirigeantes, son intrusion au nom de la «morale chrétienne» est désormais plus mal supportée qu’autrefois; c’est ainsi que son intervention, qui avait paru normale au moment de l’abdication d’Édouard VIII, a été vivement critiquée lors des projets de mariage de la princesse Margaret. C’est ce qui explique pourquoi elle s’est montrée d’une grande prudence lors du divorce et du remariage de la princesse Ann, en 1992, et à propos des séparations successives d’Andrew et de Sarah, de Charles et de Diana, certains évêques allant jusqu’à suggérer qu’un divorce éventuel de Charles pourrait ne pas être un empêchement à son accession au trône. En revanche, si l’Église anglicane ne peut plus, comme autrefois, être décrite comme le «Parti conservateur en prière», elle se veut encore le porte-parole de la morale sociale de l’État: d’où ses interventions – jugées intempestives par Margaret Thatcher – à propos de la politique économique néo-libérale pratiquée dans les années 1980 qui, selon les évêques, faisait trop d’exclus et de laissés-pour-compte.

Public schools et «Oxbridge»

Les public schools , qui, au XIXe siècle, s’attachaient à former des gentlemen chrétiens aptes à commander et à diriger et qui sont, malgré leur nom, des établissements privés d’enseignement secondaire (internats presque toujours, autrefois), continuent de prospérer aujourd’hui, aucun gouvernement n’ayant osé ni voulu remettre en cause le statut financier avantageux (elles sont considérées fiscalement comme des institutions charitables) dont elles jouissent. Elles se sont adaptées de deux façons: d’abord, elles ne recrutent plus uniquement les enfants de l’Establishment, elles éduquent aussi des boursiers d’origine modeste; ensuite, elles n’ont plus l’exclusivité de la formation des élites. Fait récent notable, plus de la moitié (53 p. 100) des trois cent trente-six députés conservateurs élus le 9 avril 1992 sortaient de l’enseignement public. De tous les députés élus ce même jour (651), quatre-vingt-huit seulement avaient été formés par les grandes public schools, dont trente-six à Eton. Seuls 5 p. 100 des députés travaillistes (sur 271) étaient issus des public schools, contre 23 p. 100 en 1945. Ces chiffres montrent sans ambiguïté que la loi Butler de 1944, destinée à démocratiser l’enseignement secondaire et à diversifier la formation des élites, a plutôt bien fonctionné. Elle a permis le développement d’un enseignement secondaire gratuit de qualité: les grammar schools d’abord, encore élitistes et un peu trop calquées sur les public schools, puis, plus tard, les comprehensive schools , ouvertes à tous mais, de ce fait, d’un niveau inégal. C’est pourquoi la comprehensivisation , à peu près terminée en 1970, des écoles secondaires publiques a été farouchement contestée dans des milieux de plus en plus larges, ce qui amena le vote, sous Margaret Thatcher, de la loi Baker (1988). Cette dernière se voulait aussi ambitieuse que la loi de 1944, mais, jusqu’à présent, elle a changé beaucoup plus l’organisation de l’enseignement, en la centralisant autour du ministère de l’Éducation (auparavant simple organisme de coordination) au détriment des collectivités locales, que sa qualité, le changement majeur dans ce domaine étant la définition de programmes nationaux (national curriculum ). En tout cas, la dégradation de l’enseignement secondaire public depuis la fin des années 1960 a opéré un retour de balancier en faveur du secteur privé qui, dorénavant, préfère l’étiquette d’«indépendant» et scolarise environ 7,5 p. 100 des effectifs totaux (contre moins de 5 p. 100 dans les années 1960).

Même évolution, quoique plus lente, en ce qui concerne les universités . Ce sont les universités d’Oxford et de Cambridge qui assurent toujours la formation d’une large partie des élites, en tout cas celles de la diplomatie, de l’administration et de la politique: au sein des Communes élues en 1992, alors que la proportion des anciens des public schools n’a jamais été aussi basse, les trois quarts des députés sont passés par l’université et un bon tiers par «Oxbridge» (Oxford et Cambridge). Mais leur recrutement s’est beaucoup diversifié: il passe aujourd’hui majoritairement par l’enseignement public, bien que la présence des anciens élèves des public schools y reste hors de proportion avec les effectifs globaux de ces écoles. Les anciens Premiers ministres conservateurs, Edward Heath et Margaret Thatcher, illustrent fort bien cette transformation: tous deux sont sortis de la grammar school locale et sont allés à Oxford grâce à des bourses, l’un avant, l’autre pendant la guerre, ce qui montre que l’évolution est déjà ancienne. Par ailleurs, le reste de l’enseignement supérieur s’est considérablement développé. À la suite du rapport Robbins de 1963, le nombre des étudiants a doublé en quelques années (110 000 en 1962, 244 000 en 1965) pour atteindre aujourd’hui quelque sept cent mille étudiants à temps plein (près de 1 million si l’on compte également la formation à temps partiel). Il faut toutefois noter que ce sont les universités les moins prestigieuses (les universités «nouvelles» et les polytechnics , sortes d’I.U.T. qui sont devenus universités à part entière en 1992 seulement) qui ont connu le développement le plus spectaculaire, comme l’attestent les statistiques des années 1980. Sous Margaret Thatcher, on a créé cent soixante mille places supplémentaires, tous établissements confondus, soit une progression de 31 p. 100; mais les universités proprement dites n’ont accueilli que trente-quatre mille étudiants de plus (soit 14 p. 100). Malgré cette croissance, les universités les plus prestigieuses (Oxbridge, Londres et les «vieilles» universités écossaises) restent encore très sélectives et réticentes à s’ouvrir à l’enseignement de masse.

L’empire

Le déclin de l’empire et sa transformation en Commonwealth britannique remontent à l’entre-deux-guerres, bien qu’en 1939 la Grande-Bretagne n’eût pas encore cessé de dominer plus ou moins six cents millions d’hommes. La dernière guerre, en raison des défaites subies en Extrême-Orient et du mouvement de décolonisation qu’elle a amorcé, marque la fin de l’empire: l’Inde, qui avait été le symbole de la grandeur victorienne, est indépendante en 1947, ainsi que, dans les années qui suivent, toutes les possessions asiatiques; les territoires africains suivent la même voie après une évolution progressive étalée sur une dizaine d’années; même en Méditerranée, les escales de la fameuse route des Indes sont troublées, et Chypre et Malte accèdent aussi à la souveraineté. En même temps, le Commonwealth prend un nouveau visage. En 1949, il devient une «Communauté des nations»: il n’est plus «britannique», puisque naissent de plus en plus nombreux de nouveaux États de couleur; il n’est plus composé de dominions, depuis que certains de ses membres se sont érigés en républiques et ne reconnaissent plus la reine d’Angleterre que «comme symbole de la libre association de nations indépendantes en tant que chef du Commonwealth».

La plupart des spécialistes s’accordent pour reconnaître que la Grande-Bretagne a réussi une décolonisation pacifique et que cette mutation a satisfait l’opinion publique, mis à part la fraction des «impérialistes» au sein du Parti conservateur. Cette appréciation appelle cependant beaucoup de réserves. D’anciens dominions blancs se sont retirés du Commonwealth: après l’Irlande en 1948, l’Afrique du Sud fit sécession en 1961 pour poursuivre sa politique d’apartheid qu’elle n’a abandonnée que très récemment. De plus, il a fallu attendre Margaret Thatcher pour qu’une solution, acceptable pour tous, finisse par être trouvée en Rhodésie du Sud, qui, depuis 1969, était gouvernée par un «pouvoir blanc» non reconnu par Londres; en 1980, cette colonie accédait à l’indépendance sous le nom de Zimbabwe. Par ailleurs, plusieurs des conflits non ou mal résolus qui subsistent de par le monde – le problème palestinien, le conflit chypriote, l’affrontement Inde-Pakistan, pour ne rien dire des Falkland, de Gibraltar et de Hong Kong – constituent les effets attardés de la colonisation britannique et de la célèbre devise «diviser pour régner».

Nul doute, néanmoins, que la disparition du célèbre Colonial Office, en 1962, n’ait été durement ressentie par les Britanniques dans leur ensemble. Sans empire, en effet, le Royaume-Uni est devenu une «grande puissance de second ordre» comme l’indiquait, en 1969, le rapport Duncan. Même si le Commonwealth a longtemps constitué une réussite non négligeable – il suffit de constater ce qu’il est advenu de l’Union française pour apprécier la différence –, il est clair aujourd’hui que ce n’est là qu’un «ersatz» d’empire et que beaucoup des États constitutifs y attachent moins d’importance qu’aux ensembles régionaux auxquels ils appartiennent. On en veut pour preuve que le fait que l’Australie qui, longtemps, a formé avec le Canada un des piliers de l’organisation, l’empêchant de se briser sur les récifs de l’affaire rhodésienne, de l’apartheid et du refus britannique – sous Margaret Thatcher – d’appliquer des sanctions trop brutales à l’Afrique du Sud, songe maintenant, après avoir développé ses liens avec les pays du Pacifique, de plus en plus à se constituer en république.

La fin de l’empire traduit le dépassement des institutions victoriennes et de la société de l’Establishment. Mais les Anglais ont cependant préservé tout ce qui fait leur liberté et qui s’est aussi forgé au cours des siècles.

2. L’apparition d’une nouvelle société

Le visage traditionnel de la société britannique s’est profondément altéré depuis la dernière guerre. Les images conventionnelles du major Thompson et des chapeaux melons de la City ne relèvent guère plus que du pittoresque et l’apparition de la «nouvelle société» est ici plus tranchée qu’ailleurs, parce que le milieu social était profondément original et que son renouvellement révèle aujourd’hui l’existence de «deux Grande-Bretagne»: l’une accrochée à ses traditions, l’autre à la recherche de sa place à l’âge de la technologie.

Une société uniformisée

Par ses mœurs, son esprit particulariste, l’orgueil aussi de ses institutions et de ses réalisations, la société britannique était plus homogène qu’aucune autre. Les hiérarchies sociales étaient aussi accusées qu’ailleurs, mais chaque classe avait le sentiment de sa «respectabilité» et il était généralement admis que le gentleman avait vocation à exercer un leadership dans la société. La guerre a bouleversé l’ordonnance traditionnelle, et les transformations qu’elle avait amorcées ont installé une société de masse où l’uniformité a partiellement effacé les contrastes de la société.

Le Welfare State

L’État-providence est une conquête de l’immédiat après-guerre travailliste. Entre 1945 et 1948, les réformes de structures ont mis les Britanniques à l’abri des risques sociaux, en même temps que l’État assurait la charge de nombreux services publics et la sécurité des individus. La création du Service national de santé en1946 et le National Insurance Act de la même année mettaient en œuvre le programme de sécurité sociale élaboré pendant la guerre. Le Butler Act de 1944, qui relevait l’âge scolaire à quinze ans, complété par d’autres mesures applicables à l’enseignement secondaire et aux universités, organisait un système national d’éducation ouvert à l’ensemble des citoyens. Les Housing Acts de 1946 et 1949 favorisaient non seulement la reconstruction, mais une politique de logements accessibles à la grande majorité des individus. Il faudrait y ajouter le maintien des taux extrêmement élevés et progressifs de l’impôt sur le revenu du temps de guerre et la politique de plein emploi menée par Hugh Dalton et sir Stafford Cripps dans les années d’austérité qui ont suivi la victoire.

Le résultat rapide a été un nivellement social considérable. L’embourgeoisement de la classe ouvrière a équilibré un appauvrissement des gentlemen et des aristocrates, atteints à la fois dans leurs revenus fonciers et par les droits de succession, alors que la lower middle class (petite bourgeoisie) voyait s’ouvrir à ses enfants l’enseignement supérieur et la fonction publique. Il semble cependant que l’égalisation des conditions matérielles n’ait pas favorisé, au début tout au moins, la compréhension entre les différentes catégories sociales. On a pu observer un durcissement de la solidarité de classe, parce que le fils du mineur ou de l’employé, placé économiquement côte à côte avec le jeune gentleman, ressentait vivement que l’en séparait tout un style de vie. Mais, paradoxalement, tout parut être «rentré dans l’ordre» lorsque les conservateurs, revenus au pouvoir, acceptèrent eux-mêmes le Welfare State; les Anglais se sont rejoints autour de l’idée qu’ils n’avaient «jamais si bien vécu», comme le leur faisait remarquer leur Premier ministre Macmillan, lors de la campagne électorale de 1959. Toutefois, dès le milieu des années 1950, des voix s’étaient élevées parmi les «jeunes gens en colère» de la littérature pour dénoncer la mélancolie de la société d’abondance et le malaise confus ressenti dans cette solitude uniforme par la nouvelle génération. Enfin, le Welfare State n’empêchera pas les traumatismes des années 1970 et 1980.

Le développement de l’information

Les moyens de communication de masse constituent un puissant instrument de formation sociale. Or la presse britannique a connu depuis la guerre une extraordinaire concentration, qui la laisse aujourd’hui pratiquement aux mains de trois groupes, qui produisent la plus grande partie des vingt-cinq millions de journaux lus chaque jour en Grande-Bretagne. Avant la disparition brutale de Robert Maxwell, en 1992, ces trois groupes, ou plutôt «empires», étaient les suivants: celui de lord Rothermere, qui contrôlait les ventes d’environ cinq millions d’exemplaires par jour, dont le Daily Mail de Londres; celui de Rupert Murdoch, qui contrôlait un peu plus de dix millions d’exemplaires (dont The Sun et The Times , bien connus chacun dans son domaine); enfin, celui de Robert Maxwell, qui vendait près de dix millions d’exemplaires et contrôlait The Daily Mirror de Londres, seul journal de la presse nationale à se proclamer favorable au Parti travailliste; la mort de Maxwell a laissé l’empire en quasi déshérence et dans une situation financière difficile. Rupert Murdoch, par filiale interposée, a racheté le groupe Mirror, ce qui accroît encore la concentration des médias écrits et aggrave le déséquilibre politique de la presse de Londres, notamment des organes populaires (les tristement célèbres tabloids ); ces derniers sont à peu près tous, à l’heure actuelle, contrôlés par Murdoch, ami personnel de lady Thatcher, d’où la campagne virulente de sa presse, lors des élections de 1992, contre Neil Kinnock, l’ancien leader du Parti travailliste, et celle, moins ouverte, qu’il a menée depuis lors – notamment à propos de l’Europe – contre John Major.

Le caractère très politisé de la presse de Londres (qui a toujours existé mais qui, récemment, a frisé l’hystérie) a encouragé l’apparition d’une presse régionale d’opinion plus diversifiée et favorisé le développement d’une information radiophonique et audiovisuelle de qualité. La radio comporte deux secteurs: le secteur public de la British Broadcasting Corporation (B.B.C.), avec quatre services de portée nationale et internationale (dont l’excellent Radio 4) et environ quarante stations locales, et le groupe des stations de radio privées de portée régionale et locale, au nombre de quarante-neuf en 1989. La télévision comportait, à cette date, quatre chaînes dont deux publiques, BBC 1 et BBC 2, qui avaient l’antériorité, et deux privées, Independent Television (I.T.V.), créée en 1954, et Channel 4, créé en 1981. Toutes ces chaînes fournissaient des programmes d’un bon niveau. Depuis lors s’est installée la concurrence de la télévision par câble et par satellite; surtout, par la volonté de Margaret Thatcher, la télévision privée s’est fortement commercialisée, ce qui veut dire que l’indice d’audience devient le critère principal du choix des programmes. Quant à la B.B.C., la «révolution culturelle» intense qu’elle subit, sous la direction de John Birt, directeur des programmes à partir de 1988 et directeur général depuis 1992, n’est probablement pas pour le meilleur. Bref, les médias audiovisuels d’Europe continentale n’auront bientôt plus rien à envier à leurs homologues britanniques, tant admirés dans le passé.

Le mouvement d’urbanisation

Le foyer britannique traditionnel a perdu, à vrai dire, de son particularisme à la suite du grand mouvement d’urbanisation qui a suivi la guerre. Quatre Britanniques sur cinq vivent aujourd’hui dans les villes, et c’est une autre source de l’uniformité qui paraît régir la nouvelle société britannique. Le vaste effort de reconstruction qu’ont imposé les bombardements de la guerre, notamment dans le Grand Londres, une politique réussie de création de «villes nouvelles» dans le sud du pays ont permis la construction de sept millions de logements depuis la guerre – un Britannique sur trois vit dans un logement nouveau – et donné en même temps un nouveau visage au pays. Les cottages sont aussi prisés qu’autrefois, mais les quartiers reconstruits des grandes villes ont perdu de leur originalité, les grands ensembles ont fait leur apparition et les «villes nouvelles», peuplées de jeunes qui aspirent aux contacts sociaux, ne présentent plus la tranquille individualité du foyer traditionnel. Il en résulte un brassage social généralisé et une nouvelle impression d’uniformité, qui fait perdre à certains quartiers leur chaleur et quelquefois leur caractère typiquement britannique.

Les instabilités d’une société multiraciale

Dès les années 1950, des citoyens du Commonwealth non blanc ont commencé à débarquer de plus en plus nombreux en Grande-Bretagne. Ces entrées dans une société relativement homogène malgré son caractère ethniquement composite (à dominante anglo-saxonne et celte) ne se sont pas faites sans tensions ni violences, d’autant plus que les minorités de couleur (Jamaïcains, Indiens, Pakistanais, pour plus de la moitié) ont naturellement cherché à se regrouper dans les banlieues populaires, où elles trouvaient un habitat à meilleur marché et, surtout, des emplois non qualifiés alors abondants. Encore aujourd’hui, les communautés de couleur sont particulièrement nombreuses dans des banlieues entières du sud de Londres, de Birmingham et des grandes villes industrielles des Midlands et du nord de l’Angleterre. La question de l’émigration a joué un rôle non négligeable dans les campagnes électorales de 1964, 1966 et 1970. Cela a cessé d’être le cas, les gouvernements successifs ayant adopté un ensemble de politiques relativement cohérentes et à caractère virtuellement bipartisan. Le législateur a d’abord cherché à freiner l’immigration (Immigration Acts de 1962, 1968, 1971 et 1988), mais il a aussi adopté des mesures antiracistes de plus en plus contraignantes (Race Relations Acts de 1965, 1968 et 1976). En 1981, Margaret Thatcher faisait voter un texte important, le British Nationality Act, qui avait le mérite de regrouper dans un même cadre des dispositions jusqu’alors éparses sur l’immigration et de tenter de définir clairement – pour la première fois – ce qu’il fallait entendre par citoyen britannique. À l’heure actuelle, la population de couleur est évaluée à un peu moins de trois millions, soit un peu plus de 5 p. 100 de l’ensemble, avec une progression annuelle de cent mille personnes environ, désormais due principalement à l’accroissement naturel. Autrement dit, l’immigration est sinon stoppée, du moins à peu près contrôlée – et c’est la crainte de changements dans ce domaine qui a amené la Grande-Bretagne à refuser la convention de Schengen et à se montrer très vigilante en matière de droit d’asile.

Toutefois, la présence d’une forte minorité de couleur (ou plutôt de fortes minorités qui ont tendance à s’ignorer et quelquefois à s’opposer) a eu trois sortes de conséquences: électorales, politiques et socio-économiques. Même s’il existe une classe moyenne indienne et pakistanaise assez prospère, les immigrés et leur descendance appartiennent en majorité aux catégories les moins favorisées; et comme, dès leur arrivée, ils ont joui (en tant que citoyens du Commonwealth) des mêmes droits civiques que les Britanniques, et notamment du droit de vote après six mois de résidence fixe, ils ont eu tendance – quand ils ont profité de ce droit, ce qui s’est fait très progressivement pour les plus défavorisés – à voter pour le parti qu’ils percevaient comme le plus proche d’eux, c’est-à-dire le Parti travailliste. Aujourd’hui, on peut dire que, sans le soutien massif des minorités de couleur dans certains quartiers, le déclin électoral que ce parti a connu dans le sud du pays, et notamment à Londres, serait encore plus marqué. Malgré son refus d’accepter la constitution de sections propres aux minorités (black sections ), le Parti travailliste n’en a pas moins contribué à l’intégration politique de celles-ci. Cette intégration s’est traduite, en 1992, par l’élection de six députés «ethniques»: un conservateur, cinq travaillistes (contre 4 en 1987).

Mais cette intégration pose d’autres problèmes. À la différence de la France – qui pratique l’intégration individuelle –, la Grande-Bretagne a procédé sur une base communautaire, au travers de la médiation de personnalités représentatives. Cette procédure a eu incontestablement des avantages, mais il est apparu, récemment, qu’elle n’était pas non plus sans inconvénients, car elle privilégie le dialogue avec les activistes des différentes communautés et provoque une certaine surenchère. Cela a été le cas, du moins, avec la communauté islamique, qui affirme son identité de façon de plus en plus agressive. L’islam (grâce aux Britanniques d’origines pakistanaise, indienne et moyen-orientale) représente la deuxième religion pratiquée au Royaume-Uni et, comme ailleurs, tient à encadrer fortement ses quelque huit cent cinquante mille fidèles. Il recèle, en outre, un courant intégriste non négligeable qui a poussé à la formation d’un «Parlement» islamiste, organisation qui prétend parler au nom de la communauté. Ce sont aussi les islamistes britanniques (et notamment ceux de Bradford) qui, en dénonçant violemment Les Versets sataniques de Salman Rushdie, ont provoqué sa condamnation à mort, en février 1989, par l’ayatollah Khomeyni.

Enfin, si la première génération d’immigrés s’est assez facilement résignée au sort qui lui était réservé, les deuxième et troisième générations sont incontestablement plus exigeantes; nées dans le royaume et formées par les écoles britanniques, avec des degrés de réussite variables d’un groupe ethnique à l’autre (les Asiatiques s’adaptant mieux que les Africains et les Antillais), elles tolèrent mal les discriminations dont elles souffrent encore, en matière d’emploi comme de logement. D’où un malaise des banlieues populaires qui, sans être totalement lié à la présence de minorités de couleur, est largement causé par le sous-emploi des enfants et petits-enfants d’immigrés (au moins le double du chômage des jeunes Blancs). Partagées entre deux cultures, les nouvelles générations de couleur ont un problème d’identité difficile à résoudre, qui se manifeste souvent par une criminalité spécifique (sinon en nature, du moins en proportion): criminalité liée à la drogue et à la prostitution, vandalisme, vols de voiture, mugging (vol avec violences), d’où une surveillance accrue de la police (à 99 p. 100 blanche) dans les quartiers sensibles, qui engendre une très grande tension certains soirs, où le moindre incident peut provoquer l’explosion. C’est ce scénario qui a été à l’origine des violentes émeutes du printemps de 1981 (Brixton, Toxteth) et de celles, plus sporadiques, de l’automne de 1985. Certes, de nombreux groupes de jeunes Blancs y ont été mêlés, mais il serait inexact de prétendre que cette révolte des banlieues – peut-être annonciatrice de ce qui pourrait se passer en Europe continentale – n’a pas été causée, au premier chef, par la question raciale.

La pénétration des influences étrangères

La Grande-Bretagne s’est toujours considérée comme une «nation à part» et ce particularisme ne lui a jamais été disputé par les autres pays, quelle que soit leur appréciation à son endroit. Les institutions du royaume, la psychologie et les mœurs des Britanniques ont souvent été qualifiées d’inimitables; cela se traduisait, dans la doctrine diplomatique, par le «splendide isolement» qui n’était plus, à vrai dire, qu’un souvenir suranné à la veille de la dernière guerre. Les Britanniques, forts de leur expérience et de leurs traditions qui leur enseignaient de rejeter les idées et les institutions venues de l’extérieur, n’aimaient pas non plus tout ce qui était étranger. Or cet état de fait est en train de changer et le Royaume-Uni est aujourd’hui écartelé entre les deux pôles d’attraction que l’histoire lui a désignés: l’Amérique et le continent.

L’attrait de l’Amérique

La littérature insulaire est familière du thème – et de l’exorcisme aussi – de l’américanisation de la société britannique. Les Britanniques considèrent avec un certain complexe amusé et supérieur la jeune civilisation américaine. Ils n’ont pas toujours apprécié les manières et le sans-gêne des G.I. américains (soldats surnommés Government Issues , «fournitures du gouvernement») cantonnés en Grande-Bretagne pendant la guerre. En politique étrangère, néanmoins, ils ont été les premiers à adhérer au plan Marshall en 1947 et ils tiennent fort aux «liens spéciaux» qu’a consenti à conserver avec eux le cousin d’Amérique, liens qui font de la Grande-Bretagne l’alliée privilégiée. Cependant, la grande nouveauté résulte de la pénétration de l’influence américaine dans l’île. La pureté de la langue anglaise est altérée par l’afflux des locutions américaines, qui lui ont apporté une nouvelle coloration; cette influence est surtout sensible dans les médias et, si on lui ajoute le maintien des expressions et des prononciations régionales, on s’explique le déclin du fameux «anglais de la B.B.C.». L’influence américaine est surtout visible dans la vie économique: le plan Marshall avait amené avec lui les magasins à succursales multiples et les tours de bureaux; dès les années 1970, les capitaux américains contrôlaient mille six cents firmes industrielles et commerciales du Royaume-Uni, soit 7 p. 100 en valeur de l’industrie britannique. Il faudrait y ajouter la «fuite des cerveaux», qui en sens inverse a drainé près de deux cent mille techniciens de niveau supérieur vers les firmes et les laboratoires américains. Ces courants ont sensiblement marqué la vie britannique: le mode de vie des nouvelles classes moyennes s’est rapproché de celui qu’on rencontre dans la société américaine; de même, les goûts des teen-agers, le culte des Beatles, les batailles entre les bandes de teddy boys, la nouvelle liberté sexuelle et la prostitution des call-girls ont eu leurs homologues aux États-Unis. Mais peut-être faut-il simplement voir dans ces phénomènes le passage à la société postindustrielle, où l’Amérique a précédé l’Europe d’une vingtaine d’années. En tout cas, la société britannique y perd de son tempérament original et subit le même sort que les pays du continent européen.

L’attrait du continent

Les Britanniques sont plus sensibles qu’autrefois à l’attraction du continent. La traversée de la Manche n’est plus pour un Anglais «l’entrée chez les barbares» comme au siècle dernier. Pourtant, la dernière guerre n’avait fait que conforter chez lui l’idée que son île ne faisait pas partie du continent. Au lendemain même du conflit, Winston Churchill avait lancé le projet d’une union européenne, mais bien spécifié que le Royaume-Uni n’en ferait pas partie. Ce dernier, tour à tour, refusa d’entrer dans la Communauté européenne du charbon et de l’acier (1950), fut soulagé de laisser à la France la responsabilité de l’échec de la Communauté européenne de défense (1954) et s’opposa énergiquement à la création du Marché commun (1957), allant même jusqu’à créer, pour lui faire échec, l’Association européenne de libre-échange. La politique britannique s’est ensuite renversée et la grande affaire est devenue l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, malgré les deux échecs successifs de 1963 et 1967 dus à l’opposition du général de Gaulle, des échecs provisoires, puisque, le 1er janvier 1973, le pays rejoignait la Communauté européenne. Cette intégration ne s’est pas faite sans réticences ni à-coups. Le vote «historique» des Communes du 28 octobre 1971, à propos du principe de l’adhésion à la Communauté européenne, avait été acquis avec panache: trois cent cinquante-six voix pour, deux cent quarante-quatre contre, grâce à la «rébellion» de soixante-neuf députés travaillistes pro-européens (plus 20 abstentionnistes) qui avaient voté pour les conditions d’entrée négociées par le gouvernement conservateur d’Edward Heath. Mais l’adhésion britannique ne fut considérée comme véritablement acquise qu’à la suite du référendum consultatif du 5 juin 1975 (premier référendum à être organisé sur le territoire britannique), dont les résultats furent sans appel: dix-sept millions quatre cent mille oui (67,2 p. 100) contre huit millions cinq cent mille non, avec une participation de 64,5 p. 100. Malgré tout, il fallut les succès de Margaret Thatcher dans les négociations communautaires à propos du budget et des réformes successives de la politique agricole commune (notamment les accords de Fontainebleau de 1984) pour que la Grande-Bretagne se comporte comme un vrai partenaire au sein de la Communauté. De fait, elle allait contribuer positivement à la négociation de l’Acte unique (1986) qui est entré en vigueur le 1er janvier 1993. Il faut dire qu’avec le marché «unique», qui remplace le marché «commun», on se rapproche de la grande zone de libre-échange qui a toujours été l’objectif ultime du Royaume-Uni en Europe. En revanche, lorsqu’il s’est agi de resserrer les liens entre les Douze, notamment dans les domaines monétaire et politique, les réticences britanniques sont réapparues, et il a fallu au Parlement dix-huit mois de débats pour se décider à entériner les accords conclus au sommet de Maastricht (déc. 1992) qui pourtant faisaient la part belle aux objections britanniques (notamment dans le domaine social). La loi de ratification a été définitivement adoptée par les deux Chambres en juillet 1993. Malgré tout, au cours de quelque vingt années d’appartenance à la Communauté, les Britanniques ont appris progressivement à connaître l’Europe continentale au point d’être de plus en plus nombreux à vouloir y prendre leur retraite. Certes, les raisons de cet engouement sont le soleil, les attraits touristiques, le bon marché des maisons rurales et la gastronomie plus que le sentiment d’appartenir à une même culture. Mais on peut penser que la politique et l’économie continueront de suivre. Le symbole de ce rapprochement peut être trouvé dans l’ouverture, en 1994, du tunnel sous la Manche, qui met le centre de Londres à trois heures du centre de Paris ou de Bruxelles.

3. Permanence et changement dans les structures politiques

Montesquieu écrit dans L’Esprit des lois à propos de l’Angleterre: «Il y a une nation dans le monde qui a pour objet direct de sa Constitution la liberté politique.» Cette appréciation paraissait encore justifiée après la Seconde Guerre mondiale. Assurément, le régime politique britannique a évolué depuis le XVIIIe siècle; déjà réprésentatif, il s’est transformé en gouvernement parlementaire, puis tardivement, après la Première Guerre mondiale, en régime démocratique. Mais, à travers cette longue évolution, on retrouve un ensemble de structures suffisamment souples pour s’adapter au monde actuel et maintenir l’esprit de liberté.

La solidité du gouvernement de cabinet

La Grande-Bretagne vit sous un régime parlementaire, où le gouvernement est responsable devant le Parlement. Mais, sous cette «convention de la Constitution», c’est le cabinet qui gouverne et détient le pouvoir politique. Dès l’entre-deux-guerres, le roi était exclu totalement du circuit politique, le Parlement voyait ses prérogatives s’amenuiser et se trouvait dominé par l’exécutif: le cabinet et son chef, le Premier ministre. La reine désigne obligatoirement à ces fonctions le leader du parti vainqueur aux élections générales. Celui-ci forme son gouvernement avec les personnalités de son parti; il a autorité sur ses ministres et ne se prive pas de procéder, quand il le juge utile, à des remaniements ministériels. Il ne peut pas être renversé par la Chambre des communes, parce qu’en raison du bipartisme il y dispose d’une large majorité et du soutien permanent du groupe parlementaire de son parti. L’autorité du Premier ministre se trouve encore renforcée par la double signification des élections: en votant pour tel ou tel parti, l’électeur non seulement élit un député local, mais désigne également le Premier ministre; l’élection générale est devenue spontanément depuis 1945 une «élection-plébiscite».

On note corrélativement un déclin de plus en plus visible du Parlement. Profitant d’une législation exceptionnelle édictée pendant la guerre, le gouvernement a obtenu que des restrictions sérieuses soient apportées au pouvoir législatif de la Chambre des communes: le Supplies and Services Act de 1945 et le Statutory Instruments Act de 1946 normalisent la législation déléguée, qui permet en fait au cabinet de légiférer sans l’intervention des Communes; celles-ci ont pratiquement perdu l’initiative des lois, puisque plus de 90 p. 100 des textes votés par le Parlement sont aujourd’hui d’origine gouvernementale. La Chambre des lords a été encore plus atteinte: dépossédée de tout pouvoir financier depuis 1911, le Parliament Act de 1949 limite à un an son droit de veto sur les autres textes législatifs. Le contrôle exercé sur le gouvernement par le Parlement ne connaît pas de meilleur sort. Il n’est qu’un seul exemple depuis la guerre où un vote des Communes ait affecté directement le sort du cabinet: le gouvernement Callaghan, minoritaire depuis 1976, a été renversé, le 23 mars 1979, une motion de défiance de l’opposition ayant été votée à la majorité d’une voix (311 voix contre 310). La création en 1965 d’un Ombudsman, personnalité indépendante chargée par les députés d’enquêter sur toute plainte relative à l’action gouvernementale, ne rehausse pas vraiment pour autant les pouvoirs du Parlement.

L’évolution vers la toute-puissance du gouvernement, voire du Premier ministre – on a pu parler de parlementarisme présidentiel – n’a pas manqué d’inquiéter les Britanniques eux-mêmes, et on se préoccupait déjà avant guerre de la «dictature du cabinet». Le gouvernement parlementaire, conçu comme un équilibre entre l’exécutif et le législatif, a disparu, et pourtant le régime politique reste «une merveille de stabilité». Le Premier ministre est toujours plus ou moins tenu par le mandat qu’il a reçu des électeurs dans la perspective de nouvelles élections et il ne peut ignorer le sentiment populaire que lui rappellent à l’occasion les parlementaires de son parti. Toutefois, le système est plus ou moins déséquilibré en faveur de l’exécutif selon la personnalité du Premier ministre – on l’a bien vu avec Margaret Thatcher.

Les forces politiques et sociales depuis 1945

Plus qu’aucun autre régime, le système britannique est tributaire des forces politiques et sociales.

Les forces politiques

Dans le système bipartite classique, les deux partis de gouvernement occupaient alternativement le pouvoir pendant des durées à peu près égales. Cette description datait de la compétition entre conservateurs et libéraux dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le leader du parti vainqueur devenait Premier ministre et formait à peu près librement son gouvernement. Ce système s’enraya dans l’entre-deux-guerres en raison du déclin du Parti libéral, qui céda peu à peu la place aux forces montantes du travaillisme. En décembre 1923, le Parti travailliste remplaçait les libéraux comme deuxième formation politique aux Communes, et son leader, James Ramsay MacDonald, devenait officiellement leader de l’opposition. En janvier 1924, il formait son premier gouvernement minoritaire, qui ne survécut neuf mois que grâce au soutien libéral. L’alternance continuait, mais il s’agissait davantage d’une alternance entre des gouvernements minoritaires, faibles et peu durables, et des coalitions dominées par les conservateurs. Le système bipartite allait cependant retrouver une sorte d’âge d’or, de la fin de la Seconde Guerre mondiale à l’année des deux élections, 1974.

Malgré son échec retentissant aux élections de juillet 1945, le Parti conservateur revient au pouvoir en octobre 1951, non sans avoir modernisé ses structures et adapté son programme en fonction des nouvelles aspirations de la population britannique. Si Churchill reste leader jusqu’en 1955, c’est une nouvelle génération de dirigeants qui va donner un nouveau souffle au parti tout en adhérant à ce qu’il est convenu d’appeler le «consensus d’après guerre» (gestion économique néo-keynésienne, État-providence, atlantisme) – d’où, dans maints domaines, des politiques qui auront le soutien tacite, sinon explicite, de l’opposition. Cette remarquable «adaptation» au changement des mentalités va permettre au Parti conservateur de garder le pouvoir pendant treize années consécutives, avec quatre leaders, et donc quatre Premiers ministres successifs: Churchill (1951-1955), Eden (1955-1957), Macmillan (1957-1963), Home (1963-1964). Avec Harold Macmillan – qui dominera la période –, les conservateurs cultivent un libéralisme tempéré par le paternalisme. Macmillan, que la presse qualifiera de «Supermac», facilitera la transition vers le dirigisme teinté de social-démocratie de l’«autre Harold» (Wilson), qui redonnera le pouvoir aux travaillistes en octobre 1964. La convergence idéologique et politique, qui marque les années 1950 et 1960, n’empêchera pas le déclin économique du Royaume-Uni, que les deux grands partis se révéleront tour à tour inaptes à enrayer. D’où un désenchantement simultané envers les deux formations; c’est ce qui explique le mieux les résultats indécis des élections de 1974. Il faut dire qu’entre-temps la Grande-Bretagne aura connu l’échec économique et social du gouvernement Heath (1970-1974), qui perdra les élections anticipées de février 1974, en plein conflit avec les mineurs – le second en deux ans –, mais attachera cependant son nom à l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté européenne, le 1er janvier 1973.

Edward Heath, qui a perdu trois des quatre élections où il a dirigé la campagne du parti, doit alors se soumettre à réélection; il est battu par quelqu’un qui, quelques mois auparavant, passait pour un total outsider, Margaret Thatcher. Première femme à accéder à la charge démocratique suprême, elle sera leader de 1975 à 1990 et Premier ministre de mai 1979 à novembre 1990. Avec elle, c’est l’aide néo-libérale et autoritaire, nettement minoritaire depuis 1945, qui parvient au pouvoir; grâce à trois victoires électorales successives (1979, 1983 et 1987), Margaret Thatcher aura tout le temps de mettre en œuvre un programme «réactionnaire» au sens propre du terme. Bien qu’elle ait légué à son successeur, John Major, une situation interne peu enviable: la seconde récession profonde en dix ans; la poursuite de la désindustrialisation du pays que des réformes de structure devaient précisément enrayer; une société profondément divisée, où la violence s’est banalisée (criminalité, hooliganisme, émeutes «raciales», conflit nord-irlandais), ce dernier a réussi à donner de lui-même une image différente de celle de son prédécesseur et, grâce à la division persistante des oppositions, a gagné les élections d’avril 1992. Le thatchérisme a, incontestablement, redonné à la Grande-Bretagne une autorité internationale qu’elle n’avait plus; mais, contrairement à ce que beaucoup d’observateurs affirmaient dans les années 1987-1989, il n’y a pas eu de miracle économique. Malgré ces vicissitudes, le parti de John Major a constitué, dans le demi-siècle qui a suivi la guerre, le principal parti de gouvernement. C’est pourquoi il se veut avant tout une machine électorale capable de fournir à la nation un gouvernement solide, modéré et pragmatique, dont la doctrine vise surtout à se méfier des idéologies (de gauche, bien sûr, mais aussi de droite et d’extrême droite). Aussi la majorité du parti a-t-elle été soulagée que la longue parenthèse idéologique qu’a constituée le thatchérisme ait été, en définitive, refermée.

En juillet 1945, le Parti travailliste accède au pouvoir, avec, pour la première fois, une majorité absolue de sièges aux Communes: trois cent quatre-vingt-treize députés sur six cent quarante, avec 47,8 p. 100 des voix. Son leader depuis 1936, Clement Attlee, qui a été, pendant la guerre, le numéro deux de Churchill, chargé de ce qu’on a appelé le Home Front, devient Premier ministre et le restera jusqu’en octobre 1951. Entouré d’une équipe solide (Ernest Bevin, Herbert Morrison, Stafford Cripps, Aneurin Bevan), Attlee va mettre en œuvre d’importantes réformes de structure (nationalisations, protection sociale, service national de santé) tout en procédant à la remise à flot d’une économie ruinée par le conflit mondial et en prenant au mieux le tournant de la guerre froide (c’est le ministre des Affaires étrangères, Ernest Bevin, qui est, en fait, le véritable inventeur du Pacte atlantique). Mais l’austérité prolongée – le rationnement ne disparaîtra complètement qu’après le retour des conservateurs – allait avoir raison du prestige d’une équipe fatiguée et vieillie (deux ministres, Cripps et Bevin, meurent, pour ainsi dire, à la tâche). De plus sont déjà à l’œuvre les divisions qui vont éclater dans l’opposition après la défaite glorieuse d’octobre 1951 (48,8 p. 100 des voix). C’est ainsi que les bévanistes vont se heurter aux «révisionnistes», inspirés par Anthony Crosland et Hugh Gaitskell, ce dernier devenant leader à la retraite d’Attlee, en 1955. Malgré les morts prématurées de Bevan (1960) et de Gaitskell (1963), le parti restera divisé sur deux points au moins: la poursuite ou non des nationalisations, le désarmement nucléaire.

Le successeur de Gaitskell, Harold Wilson (élu en février 1963), parvient à gommer les différences grâce à une rhétorique modernisatrice qui plaît malgré son ambiguïté. Le désir de changement aidant (les conservateurs sont au pouvoir depuis treize ans, «treize années gâchées», dira Wilson), cela suffira pour qu’il remporte – avec six sièges d’avance – les élections d’octobre 1964. Le premier gouvernement Wilson donne l’image d’une équipe renouvelée (seul Wilson lui-même a été membre du cabinet Attlee) et dynamique. Aussi mène-t-il, sans coup férir, son parti à sa seconde – et dernière – grande victoire électorale, en mars 1966: trois cent soixante-trois députés travaillistes sur six cent trente. Toutefois, Wilson ne peut venir à bout des difficultés économiques (dévaluation de la livre en novembre 1967) et sociales (les syndicats refusent une politique des revenus contraignante et la réforme des relations du travail proposée en 1968). Il perd le pouvoir – en dépit de ce que lui annoncent les sondages – le 18 juin 1970. Bien que la division droite-gauche s’exacerbe (sur l’Europe, l’économie, la question rhodésienne et le problème nord-irlandais) et qu’il soit personnellement de plus en plus contesté, Wilson s’accroche à la tête du parti, qui adopte en 1973, dans l’opposition, un programme nettement orienté à gauche, mais assez largement symbolique. En effet, si Wilson revient au pouvoir à la suite des élections incertaines de février 1974 et s’il réussit à le garder, en octobre, avec trois sièges de majorité absolue, le Parti travailliste ne disposera jamais des moyens parlementaires pour mettre en œuvre des mesures trop controversées. Toutefois, en organisant, en juin 1975, un référendum consultatif sur le Marché commun, Wilson évite la scission de son parti (mais ce n’est que partie remise); il conclut, en outre, avec les organisations syndicales un «contrat social» qui sera à peu près respecté, vaille que vaille, jusqu’à l’automne de 1978.

Entre-temps, Wilson aura démissionné, en mars 1976, au moment de son soixantième anniversaire; il sera remplacé par James Callaghan, qui était, depuis 1964, un de ses principaux lieutenants. Épaulé par Denis Healey (chancelier de l’Échiquier de mars 1974 à mai 1979), Callaghan redresse la situation financière – au prix d’un douloureux train d’économies exigé par le Fonds monétaire international (1976-1978) – et poursuit une politique des revenus de plus en plus contraignante. Mais le cabinet Callaghan, qui a perdu sa faible majorité absolue aux Communes à l’automne de 1976, ne peut survivre sans le soutien des libéraux (13 sièges), dit pacte lib-lab , et la neutralité des nationalistes écossais et gallois (14 en tout) qui exigent le vote des lois de devolution (décentralisation politique) promises, en 1974, par Wilson; lors des référendums régionaux du 1er mars 1979, toutefois, l’humeur de l’Écosse et du pays de Galles aura changé et les résultats de ces scrutins constitueront un échec pour le gouvernement. Entre-temps, en effet, l’autorité personnelle du Premier ministre aura été sapée par l’«hiver du mécontentement», les syndicats – notamment ceux du secteur public – refusant l’année supplémentaire d’austérité salariale qu’il leur proposait. Ayant épuisé tous les subterfuges auxquels il a eu recours depuis trois ans pour survivre, le gouvernement Callaghan est renversé par les Communes (à une voix de majorité) le 28 mars 1979 et, sans surprise, il perd les élections du 3 mai.

Une longue traversée du désert commençait. La gauche, dont les frustrations étaient allées en augmentant depuis 1974, obtint une réforme des statuts qui instaurait la resélection obligatoire des candidats – y compris pour les députés en place – entre chaque élection générale et un nouveau mode d’élection du leader. Ce dernier est dorénavant élu par un collège électoral tripartite: syndicats (40 p. 100 des suffrages), partis locaux (30 p. 100), députés aux Communes et au Parlement européen (30 p. 100). Ces réformes étaient définitivement adoptées au congrès de Wembley (janvier 1981) et provoquaient la scission, en germe depuis le référendum européen. L’aile droite pro-européenne – sous la direction de la «bande des Quatre», Roy Jenkins, David Owen, Shirley Williams, William Rodgers – quittait le parti pour créer une formation sociale-démocrate (Social Democratic Party, S.D.P.) qui, en se joignant aux libéraux dans la coalition de l’Alliance (1981-1988), contribuera, en 1983 et en 1987, à aggraver le recul travailliste. Après une parenthèse désastreuse sous Michael Foot (de novembre 1980 aux élections de juin 1983), un jeune leader sera élu en octobre 1983, selon la nouvelle procédure. Issu de la gauche parlementaire (groupe Tribune) et d’une famille ouvrière galloise, Neil Kinnock redonnera au Labour l’image d’un parti de gouvernement réformiste et moderniste. Toutefois, ce redressement sera peu payant aux élections de 1987 et restera insuffisant face à John Major en avril 1992. Kinnock en tirera les conclusions et laissera la place à John Smith, élu leader à la quasi-unanimité (91 p. 100 des suffrages), en juillet 1992.

Tombé très bas dans les années 1950 (2,5 p. 100 des voix en 1951), le Parti libéral remonte au-dessus de 10 p. 100 des suffrages aux élections générales de 1964. Auparavant, il a fait quelques percées remarquées lors d’élections partielles, mais on ne peut parler vraiment d’une renaissance libérale qu’en 1974 (19,3 p. 100 des voix en février, 18,3 p. 100 en octobre). Pro-européen, fédéraliste, avec, en outre, une forte minorité écologiste et antinucléaire, le Parti libéral a été, malgré sa marginalité électorale, grand pourvoyeur d’idées neuves pour la classe politique. La scission du Parti travailliste en 1981 et la formation du S.D.P. ont constitué pour lui une occasion unique de revenir sur le devant de la scène politique; et, de 1981 à 1987, la coalition de l’Alliance a pu imaginer qu’elle serait capable de supplanter les travaillistes comme deuxième formation de gouvernement. Le mode de scrutin ne l’a pas permis, mais l’échec de l’Alliance s’explique également par son absence d’implantation en profondeur dans des couches sociales précises: l’Alliance suscitait un vote «attrape-tout» , donc très versatile.

Les forces sociales

La faculté d’adaptation qu’avaient les partis provenait, pour une part au moins, des relations étroites qu’ils entretenaient avec les forces sociales. Le Parti travailliste est lié organiquement au Trades Union Congress, qui regroupe les syndicats ouvriers; il est un parti indirect, les syndicats en sont membres et représentaient, en 1992, quatre millions huit cent mille des cinq millions cent mille adhérents. Le Parti conservateur maintient des rapports étroits avec les groupes sociaux traditionnels ou capitalistes; ses liens sont bien connus avec la Confederation of British Industry et surtout avec la City de Londres. En Grande-Bretagne, l’influence des groupes sociaux sur les partis et le gouvernement est traditionnelle. Au XIXe siècle se sont formés des mouvements qui visaient à élaborer une législation ou à promouvoir une cause auprès du Parlement ou du cabinet; et, dès le début du XXe siècle, il sera communément admis qu’un député «représente les intérêts» d’un groupe particulier. L’influence des forces sociales sur le régime politique s’est cependant accusée depuis la dernière guerre. La pression des groupes paraît plus efficace qu’autrefois. La guerre a amené la création d’une administration consultative qui leur permettait, jusqu’en 1979, de participer, avec les ministres et les administrateurs, à l’élaboration des décisions; elle s’est développée à mesure de l’intervention de l’État et de la socialisation de l’économie: les représentants des syndicats ouvriers et des groupements patronaux siégeaient au Conseil national du développement économique (N.E.D.C.), supprimé en 1991, et dans les conseils d’administration des industries nationalisées.

La puissance des divers groupes résulte aussi de l’équilibre et de la stabilité qu’ils sont parvenus à établir dans l’expression des forces sociales. En outre, ils recouvrent à peu près l’ensemble des forces sociales. En effet, à côté des groupements professionnels qui représentent des catégories économiques et sociales puissantes et nombreuses, comme les syndicats ouvriers et patronaux, se constituent ponctuellement des mouvements de protestation qui font appel à la force de mobilisation que représente l’opinion publique, comme The Campaign for Nuclear Disarmament, influent de 1958 à 1964 et de 1980 à 1985. Il faut également souligner la représentativité des organisations qui regroupent une large part des catégories concernées et voient rarement s’ériger des rivales qui leur disputent la représentation de leurs intérêts spécialisés; le Trades Union Congress regroupe neuf millions d’adhérents (13 millions en 1979) et le tiers des travailleurs britanniques, la Confederation of British Industry une grande majorité de firmes (18 000 en 1982). D’ailleurs, malgré leurs liens quelquefois étroits avec les partis politiques, ces organisations ont pris l’habitude de garder leurs distances vis-à-vis du monde politique et de négocier avec un gouvernement aussi bien travailliste que conservateur; les trade-unions ne se privent pas de critiquer éventuellement la politique économique du cabinet, même lorsqu’il est travailliste.

Cette relative harmonie entre les pouvoirs publics et les groupes s’est dégradée dans les années 1970; en outre, l’opinion supportait de plus en plus mal les tendances bureaucratiques des organisations économiques et sociales. Relayée par les médias, cette vague critique a surtout visé les syndicats, qui ont été accusés d’irresponsabilité et d’égoïsme catégoriel, notamment quand ils ont fait capoter les politiques de revenus de gouvernements aux abois face aux vagues inflationnistes et au déficit de la balance des paiements. Cela a été le cas en 1973-1974, date à laquelle la seconde grève générale des mineurs en deux ans a contribué – au moins d’une façon indirecte – à la chute du gouvernement conservateur d’Edward Heath. Pareille mésaventure est arrivée au gouvernement travailliste de James Callaghan lorsqu’une assez longue période de relative harmonie sociale (période dite du contrat social, de 1974 à 1978) a sombré avec l’hiver du mécontentement (décembre 1978-février 1979); en montrant qu’un gouvernement travailliste n’était pas plus apte, comme on en avait eu l’illusion, à s’entendre durablement avec le monde du travail, cette évolution ouvrait la voie au thatchérisme.

Le thatchérisme s’est, entre autres choses, caractérisé par une grande méfiance envers les groupes et les corps intermédiaires, qui s’interposaient entre le leader et la nation – Margaret Thatcher usait plutôt de l’expression the people , mot commode en anglais puisqu’il désigne à la fois «le peuple» et «les gens». Celle-ci a non seulement profité de l’impopularité des syndicats pour réformer dans un sens restrictif la législation des relations du travail, mais elle a remporté toutes les grandes grèves qui ont été organisées sous ses gouvernements et, il faut bien le dire, largement contre elle. Dans son esprit, d’ailleurs, il s’agissait moins de revanche partisane sur le clan adverse que de restauration de l’autorité de l’État vis-à-vis des groupes en général et des «bureaucraties syndicales» en particulier.

Les mécanismes régulateurs de la liberté

Les institutions politiques n’auraient pas de réelle existence si leur fonctionnement n’était conditionné par l’esprit libéral qui imprègne la vie quotidienne. Il existe, en effet, une tradition libérale qu’assurent et maintiennent des institutions juridiques et administratives dont le rôle est de limiter l’influence du pouvoir politique.

Le Rule of Law

C’est d’abord le cas du Rule of Law (le «règne de la loi»), qui est aussi bien une attitude d’esprit qu’un principe juridique et social. Les Anglais croient à l’autorité et au respect du droit existant, quelle qu’en soit la source: les «actes» du Parlement, la jurisprudence des tribunaux (Common Law) ou même l’équité. Il s’agit essentiellement aujourd’hui de la loi parlementaire, qui limite non seulement l’arbitraire mais aussi le pouvoir discrétionnaire du gouvernement. Le règne de la loi impose aussi une égalité réelle de tous, particuliers ou administration, devant la loi. La Couronne elle-même est totalement soumise à cette règle depuis le Crown Proceedings Act de 1947, qui la rend civilement responsable, selon le droit commun, des dommages causés aux tiers par les agents de l’administration. Certains juristes avaient pu s’émouvoir, dans cette perspective, de la création de tribunaux administratifs sur le modèle français, mais ceux-ci doivent généralement s’occuper de litiges qui relevaient auparavant de la compétence ministérielle. Aujourd’hui comme autrefois, sous le couvert de la toute-puissance législative du Parlement et à travers le «mythe de la loi» fortement ancré dans la psychologie des Britanniques, le Rule of Law est un instrument incomparable du régime libéral.

Le Civil Service

On considérait avant guerre que le Civil Service en constituait un autre bastion, mais des critiques se sont depuis lors développées qui ont entaché la réputation de l’administration britannique. Celle-ci comprend environ cinq cent mille agents et est dirigée par trois mille neuf cents fonctionnaires permanents qui appartiennent à l’administrative class (les hauts fonctionnaires). Ils sont régis par une tradition d’indépendance à l’égard du gouvernement, qui remonte au XIXe siècle et a fait d’eux un remarquable instrument d’efficacité et d’impartialité administratives. Mais cette image s’est ternie et on a noté un vieillissement du Civil Service, comparable à celui des autres institutions victoriennes: les fonctionnaires britanniques constituent un corps fermé, une véritable caste bureaucratique selon ses détracteurs; la persistance des liens avec l’Establishment les enferme dans les conceptions et les procédures de la routine traditionnelle. Néanmoins, pour équilibrer un jugement sans doute trop sévère, il convient de noter que le Civil Service est le lieu où la méritocratie a pénétré le plus profondément. Le recrutement par concours a toujours permis l’entrée des classes moyennes, et le système des stages et des interviews complété par une promotion interne, que les travaillistes ont institué après guerre, a encore élargi l’ouverture sociale, en même temps qu’il permettait d’adapter les compétences des administrateurs. Dautres s’inquiètent des pouvoirs considérables qu’acquiert l’administration à mesure des interventions de l’État dans la vie économique et sociale. Ce n’est certes pas nouveau, puisqu’on dénonçait déjà ce «nouveau despotisme» dans les années 1930. Il faut cependant signaler que, en créant après la guerre de nouveaux services publics nationaux, les travaillistes avaient pris soin de les ériger en établissements autonomes, les public corporations , qui permettaient la participation de techniciens et l’adoption de méthodes libérées de la routine administrative. Ces innovations ne furent pourtant pas suffisantes car la commission Fulton a recommandé au gouvernement en 1966 «des transformations fondamentales dans les structures et les errements de la fonction publique». Les réformes décidées à la suite du rapport Fulton par le gouvernement Wilson, en 1967-1969, n’ont pas suffi non plus puisque, depuis 1979 (sous Thatcher comme sous Major), le chantier de la réforme administrative centrale n’a pour ainsi dire jamais été refermé.

Le Local Government

La «démocratie locale» constitue depuis longtemps le troisième critère de l’État libéral au Royaume-Uni.

L’Écosse et le pays de Galles disposent – depuis 1885 pour l’une, depuis 1964 pour l’autre – de départements ministériels propres, le Scottish Office et le Welsh Office, qui leur donnent une large autonomie administrative. Quant à l’Irlande du Nord, elle a eu, de 1920 à 1972, son propre parlement provincial, le Stormont, qui, sous couvert de l’application de la loi de la majorité, a surtout permis l’émergence d’un «État protestant» – comme il se qualifiait lui-même –, instrument de la tyrannie de la majorité protestante sur la minorité. C’est pourquoi, en 1972, il y a eu retour à l’«administration directe» par le gouvernement de Londres, peu de temps après le début des «troubles» (1969), guerre civile larvée qui se poursuit encore aujourd’hui et immobilise plus de dix mille soldats britanniques en Irlande du Nord, sans compter le régiment de l’Ulster (7 000 hommes) et la police de la province (Royal Ulster Constabulary).

Malgré tout, ces tentatives pour donner une certaine autonomie aux petites «nations» du Royaume-Uni ne doivent pas cacher le fait qu’il n’y a pas eu de véritable régionalisation. La structure du gouvernement local était autrefois très complexe. Les lois de réorganisation de 1972 (en Angleterre et au pays de Galles) et de 1973 (en Écosse) ont laissé subsister deux niveaux de collectivités locales dirigées par des conseils élus: les comtés (appelés régions en Écosse) et les districts. En Angleterre et au pays de Galles, il y avait cinquante-trois conseils de comté (dont 6 «métropolitains» pour les très grandes agglomérations) et trois cent soixante-neuf conseils de districts (dont 36 dans les comtés «métropolitains»), dont bon nombre de grandes villes qui formaient un district à elles seules. En Écosse, il y avait neuf régions (appelées ainsi parce qu’elles sont plus vastes que les comtés anglais, et aussi, sans doute, pour bien montrer que l’Écosse tout entière est davantage qu’une région) et cinquante-trois districts. En outre, on y comptait trois régions insulaires (qui regroupaient les attributions des régions et des districts) pour les trois archipels écossais majeurs: les Western Isles (ou Hébrides extérieures), les Orkney et les Shetlands. Le «gouvernement local» à Londres était un peu différent; la loi de 1963 avait créé un Grand Londres, qui repoussait très loin les limites de la capitale, englobant des parties notables de comtés anciennement ruraux, le Surrey, le Kent et l’Essex, et faisant disparaître un comté tout entier, le Middlesex. Le conseil du Grand Londres avait surtout des fonctions de coordination (transports et aménagement du territoire), les services plus proches de la population étant assurés par trente-deux conseils de «bourgs» (boroughs ).

Cette structure subsiste encore largement aujourd’hui. Toutefois, Margaret Thatcher, dans le cadre d’un affrontement à peu près permanent avec les collectivités locales, a fait voter, en 1985, et non sans réticences de la part du Parlement, une loi supprimant les six conseils de comté métropolitains et le conseil du Grand Londres. Ces conseils ont donc disparu le 1er avril 1986; leurs fonctions de gestion ont été confiées aux districts et leurs attributions de coordination à des agences administratives non élues.

Il était traditionnel autrefois de célébrer l’importance de la démocratie locale en Grande-Bretagne. Les différents conseils locaux sont élus au scrutin direct pour quatre ans, le mode de scrutin étant du même type que celui qui est utilisé pour les élections à la Chambre des communes: le scrutin uninominal à un seul tour et à majorité relative. Le renouvellement des conseillers se fait presque partout par tranches (par tiers, en général), si bien qu’il y a des élections locales annuelles plus ou moins nationales, selon les années et l’importance des renouvellements. Ces scrutins ont, depuis la réforme des structures locales, revêtu progressivement une portée nationale: avant la réorganisation de 1972-1973, 50 p. 100 des conseils reproduisaient les clivages partisans nationaux, contre plus de 90 p. 100 aujourd’hui. Toutefois, l’opposition y obtient des résultats meilleurs qu’aux élections générales, et le tiers parti libéral-démocrate y fait presque jeu égal avec les deux grands partis nationaux.

Le fait que le «gouvernement local» soit dominé par l’opposition et qu’il ait cherché, dans les premières années Thatcher, à résister aux directives, notamment financières, du gouvernement central a incité le Premier ministre à le mettre au pas. D’où une série de lois – une par an, en moyenne, de 1979 à 1990 – qui ont gravement battu en brèche les prérogatives des collectivités locales, non seulement dans le domaine financier, mais aussi en ce qui concerne l’enseignement primaire et secondaire, qui était autrefois le lieu d’exercice privilégié de leurs responsabilités de portée nationale. La tension entre le centre et la périphérie n’est pas née du gouvernement Thatcher; toutefois, ce dernier, loin de réduire cette tension, l’a dangereusement aggravée sans arriver totalement à ses fins – ce qui est paradoxal, compte tenu des moyens législatifs qu’il s’est donnés –, parce que, comme dans toutes les vraies démocraties, le centre dépend de la périphérie pour l’application, dans la lettre sinon dans l’esprit, de toutes les décisions qu’il prend. Pour autant, il n’est pas niable que, depuis la fin des années 1970, il y a eu recentralisation du pouvoir en Grande-Bretagne.

Le secteur public et nationalisé

Avant la guerre, il existait déjà un secteur public embryonnaire dont une partie seulement était étatisée; il s’agissait, en général, de régies de transports urbains ou d’entreprises municipales qui fournissaient l’eau, l’électricité et le gaz. Un tournant essentiel dans la création d’un secteur public important a été franchi avec les grandes nationalisations de l’après-guerre, entre 1946 et 1948, sous le gouvernement travailliste d’Attlee: la Banque d’Angleterre, les charbonnages, les transports terrestres (ferroviaires et routiers) et aériens, les aéroports, le gaz, l’électricité, la sidérurgie ainsi que les hôpitaux, avec la création du National Health Service en 1948, ont été nationalisés. La plus grande part de ces nationalisations a survécu au retour au pouvoir des conservateurs en octobre 1951; seules deux activités majeures furent reprivatisées: les transports routiers et la sidérurgie, et, malgré sa faible popularité (chez les employés du secteur public eux-mêmes, qui ne bénéficiaient pas de statuts avantageux comparables à ceux de leurs homologues français), cette structure d’économie mixte à l’anglaise subsista jusqu’en 1979. Le type juridique courant pour l’entreprise nationalisée était la public corporation , structure relativement centralisée et hiérarchisée, selon le modèle morrisonnien, du nom du grand artisan des nationalisations travaillistes, Herbert Morrison. Mais, à partir des années 1970, un autre modèle apparut; les difficultés économiques et la multiplication de «canards boiteux» à l’intérieur du secteur privé incitèrent les gouvernements – y compris le gouvernement Heath – à prendre des participations, importantes sinon majoritaires, dans plusieurs firmes petites et grandes que, à tort ou à raison, ils ne pensaient pas pouvoir laisser disparaître. C’est ainsi que Rolls-Royce et British Leyland furent nationalisées dans les faits mais sans législation spéciale: c’est ce qu’on a appelé des backdoor nationalisations . La différence avec les nationalisations officielles est que ces entreprises restaient gérées dans le cadre du droit des sociétés privées, bien que l’État y fût l’actionnaire majoritaire. Résultat de cette évolution: le secteur public et nationalisé occupait une place non négligeable dans l’économie britannique en 1979; il représentait 12,7 p. 100 du produit intérieur brut et employait 9,4 p. 100 de la population active totale, soit près de deux millions et demi de personnes.

Cette situation allait changer assez rapidement après 1979, le slogan «moins d’État» constituant un des chevaux de bataille des gouvernements Thatcher. Le programme de privatisations démarra lentement, en commençant par les nationalisations de fait du secteur concurrentiel; ces dénationalisations n’exigeaient pas, en effet, le vote d’une législation appropriée: elles étaient donc plus faciles à entreprendre, techniquement et politiquement; le processus s’accéléra après les élections triomphales de 1983 et franchit un tournant, en 1984, lorsque fut décidée la vente de la première tranche (50 p. 100 des parts) de British Telecom, premier monopole public à être privatisé. Au total, lorsque Margaret Thatcher quitta le pouvoir en 1990, plus de la moitié du secteur public et nationalisé avait été transférée au privé; en outre, les ventes d’actifs publics avaient fait entrer quelque 40 milliards de livres, entre 1979 et 1991, dans les caisses de l’État, diminuant d’autant les besoins d’emprunt et l’ampleur de la dette globale de ce dernier. Après le départ de Margaret Thatcher, les dénationalisations ont continué inexorablement: la production et la distribution de l’électricité ont été privatisées. Depuis les élections de 1992, celles des charbonnages et des chemins de fer ont été programmées, du moins partiellement et malgré les problèmes multiples qu’elles posent.

L’amputation considérable du secteur public depuis 1979 est un phénomène probablement irréversible. Certes, l’opposition travailliste s’est engagée – mollement – à une renationalisation partielle de certains monopoles (les télécommunications et l’électricité, par exemple) mais, même s’il en a la volonté, un gouvernement ne peut qu’être modeste dans ce domaine, faute de moyens financiers.

4. Les tensions du système politique

Le gouvernement de parti s’est maintenu malgré tous les changements qui ont affecté la société politique britannique, mais, en 1993, il fallait bien constater qu’il n’y avait pas eu d’alternance partisane depuis quatorze ans et que cette situation pouvait encore durer. Le fonctionnement du système politique ne présentait plus ces qualités de flexibilité dans la stabilité que, dans les années 1960, on pouvait croire définitivement acquises. Le cadre institutionnel du régime parlementaire ne semblait plus offrir les mêmes possibilités d’action qu’auparavant aux forces politiques et sociales, alors que, par ailleurs, les mécanismes du two-party system paraissaient bloqués. Certes, ce système a encore permis à Margaret Thatcher un mode de gouvernement énergique pendant quelque douze ans, mais, précisément, on pouvait se demander, au début des années 1990, si les contrepoids, qui permettaient auparavant un système de gouvernement stable mais exercé avec modération, étaient encore suffisants.

Les limites du gouvernement parlementaire

On ne saurait oublier que l’Angleterre reste «la mère des Parlements» et qu’elle offre le modèle d’un régime démocratique où la force du Premier ministre et de son cabinet réside dans le soutien du Parlement qui exprime le mandat qu’aux dernières élections le peuple a donné au gouvernement pour diriger le pays. Il est cependant de plus en plus visible que le dialogue entre le gouvernement et le Parlement ne suffit plus à intégrer l’ensemble des demandes politiques et sociales.

Il y a d’abord eu le référendum. Le recours, à deux reprises, à cette procédure de démocratie semi-directe correspond à une véritable révolution constitutionnelle en Grande-Bretagne où il a mis fin à plusieurs siècles de gouvernement représentatif exclusif, selon lequel seuls le cabinet et le Parlement étaient habilités à exprimer la volonté populaire entre deux élections. Le dogme de la souveraineté parlementaire absolue était mis en cause. Paradoxalement, ce sont les adversaires de l’adhésion au Marché commun qui, au nom de la défense de la souveraineté parlementaire, menacée par un processus de décision supranational, ont réclamé le plus fort le recours au référendum pour trancher le dilemme européen, et l’ont obtenu. Mais il faut préciser qu’il s’agissait uniquement d’un référendum consultatif pour confirmer un traité d’adhésion déjà voté par le Parlement à la majorité d’environ deux contre un, et il est intéressant de noter que le pays se prononça à la même majorité et dans le même sens. Les adversaires du référendum étaient donc en droit de faire remarquer qu’après tout le Parlement avait très bien exprimé la volonté populaire et qu’une consultation directe s’était révélée inutile. Cela n’empêcha pas un second recours à la procédure du référendum, le 1er mars 1979, à la demande des députés eux-mêmes. Il s’agissait de savoir si les lois de devolution , le Scotland Act et le Wales Act, votées par le Parlement en 1978 (et qui proposaient la création d’une assemblée représentative élue au suffrage direct et d’un minigouvernement issu de cette assemblée, dans chacune des deux petites nations du Royaume-Uni) seraient approuvées par les populations intéressées. Les députés avaient posé une condition supplémentaire: pour être considérés comme définitivement adoptés, les textes devaient être approuvés par au moins 40 p. 100 des électeurs inscrits (c’était la première fois que la notion de majorité qualifiée était introduite en Grande-Bretagne, au grand dam des «dévolutionnistes» et des nationalistes). En définitive, le Wales Act fut repoussé par 79,7 p. 100 de non (46,5 p. 100 des inscrits) et, si le Scotland Act était approuvé de justesse (51,6 p. 100 de oui), il ne recueillit le soutien que de 32,9 p. 100 des électeurs inscrits: les abstentions (36,3 p. 100) étaient plus nombreuses que les approbations. Les deux lois furent donc abrogées par le Parlement suivant.

On remarquera que les deux recours au référendum étaient destinés non pas à trancher un différend entre le Parlement et le gouvernement, comme c’est souvent le cas en France, mais plutôt à conforter le Parlement dans ses sentiments profonds (pour l’intégration européenne, contre la dévolution). Il s’agissait, en outre, de permettre aux gouvernements travaillistes du moment (Wilson en 1975, Callaghan en 1979) de surmonter les profondes divisions de leur parti sur les deux questions.

Si la pratique du référendum en Grande-Bretagne a plutôt renforcé le Parlement, il en va différemment de l’intégration européenne, qui engageait la Grande-Bretagne dans un processus d’abandon, partiel, certes, mais permanent, de sa souveraineté. Le traité de Rome ne peut être, en effet, considéré comme un traité de même nature juridique que les traités internationaux habituels; à trois égards, au moins, il forme une sorte de constitution écrite pour l’ensemble superétatique que constitue la Communauté: son caractère indéfini, la forte autonomie administrative et politique des institutions propres (depuis 1979, le Parlement européen, au lieu d’être une émanation des Parlements nationaux, est directement élu par les populations concernées) et, enfin et surtout, le caractère directement applicable de la législation communautaire. La Communauté a donc créé, dès sa formation, un nouvel ordre juridique qui comportait deux aspects: un droit primaire, formé par les traités constitutifs, leurs annexes et les traits qui les modifient, et un droit dérivé (règlements, directives, décisions, recommandations et opinions), émanant des divers organes communautaires chargés d’appliquer les traités.

Le caractère directement applicable du droit communautaire signifie que ce dernier peut conférer des droits ou imposer des obligations directement, aussi bien aux individus et aux entreprises qu’aux États membres et aux institutions communautaires. De plus, le traité d’adhésion de la Grande-Bretagne à la Communauté précisait, dans son article 2: «Les dispositions des traités d’origine et des lois adoptées par les institutions des Communautés s’appliquent aux nouveaux États membres.» Autrement dit, alors que pour les Six à l’origine de la Communauté, le droit dérivé s’était appliqué progressivement au fur et à mesure qu’on le créait, les nouveaux États membres, dont la Grande-Bretagne, acceptaient explicitement les règles générales du Marché commun, mais aussi le droit dérivé établi antérieurement à leur adhésion. On comprend alors l’hostilité virulente des défenseurs traditionnels de la souveraineté parlementaire (Enoch Powell à droite, Michael Foot à gauche), et on conçoit pourquoi les divisions provoquées par l’intégration européenne transcendent les clivages partisans traditionnels.

Dès 1974, chacune des deux Chambres créait une commission spécialisée dans la législation intégrant le droit européen. Celle de la Chambre des communes comporte seize membres; elle fait le tri entre les textes qui doivent être soumis à débat public (on the floor of the house ) et ceux qui sont acceptables sans débat. Celle de la Chambre des lords comprend vingt-quatre membres qui délibèrent une fois toutes les deux semaines pendant les sessions; elle est subdivisée en sept sous-commissions spécialisées par thème. La commission des Lords ne se contente pas de trier; elle analyse les textes, en discute le bien-fondé et accomplit un travail d’information et de pédagogie fort apprécié hors de l’enceinte parlementaire. Il n’en reste pas moins que le Parlement britannique ne peut en rien changer le processus de décision des institutions européennes et le caractère supranational de ces décisions, rendues encore plus diverses et plus nombreuses par l’application de l’Acte unique à partir du 1er janvier 1993 et la mise en œuvre progressive, après 1994, du traité de Maastricht.

Pays réel et paysage parlementaire

Le mécanisme d’alternance bipartisane a fonctionné correctement jusqu’en 1979. Entre 1945 et 1979, en effet, les deux partis de gouvernement ont été au pouvoir pour une durée à peu près égale: dix-sept ans et deux mois pour les travaillistes, seize ans et huit mois pour les conservateurs. Il faut toutefois préciser que le balancement du «pendule électoral» est loin d’avoir été parfait, puisqu’une seule période de gouvernement travailliste a dépassé six ans (celle du gouvernement Attlee), alors que les conservateurs sont restés au pouvoir pendant treize ans sans interruption, d’octobre 1951 à octobre 1964. De toute façon, le bipartisme était entré en crise dès les élections générales de février et octobre 1974. Les voix recueillies par les deux grands partis ensemble tombèrent au plus bas: 75 p. 100 des suffrages exprimés et 54,7 p. 100 des électeurs inscrits, en octobre 1974, ce qui représentait à peine plus d’un électeur potentiel sur deux. La conséquence la plus paradoxale de cette dernière élection était que le Parti travailliste allait gouverner seul (avec 319 sièges sur 635 initialement, 309 au moment de la dissolution) entre octobre 1974 et mai 1979, soit pendant près de cinq ans, avec le soutien initial de 37,1 p. 100 des votants et d’à peine plus d’un inscrit sur quatre. Vingt-trois ans plus tôt (en octobre 1951), le même Parti travailliste était retourné dans l’opposition – et pour treize ans – bien qu’il eût obtenu 48,8 p. 100 des voix (le score le plus élevé de toute son histoire). Il faut dire qu’alors on pouvait vraiment parler de bipartisme, puisque les deux grands partis obtenaient ensemble 96,8 p. 100 des suffrages exprimés (les libéraux étant réduits à 2,5 p. 100).

Le temps de l’élection de mai 1979, on put avoir l’impression que le bipartisme était en voie de rétablissement: le Parti libéral – en raison de son flirt un peu trop appuyé avec le gouvernement travailliste (le pacte lib-lab de 1976-1978) – refluait à 13,8 p. 100 des suffrages, cependant que les deux grands partis dépassaient à nouveau, ensemble, les 80 p. 100 (dont 43,9 p. 100 pour le parti vainqueur). Mais la formation de l’Alliance semait à nouveau la perturbation dans le système aux élections générales de 1983 et 1987. En 1983, les deux grandes formations obtenaient, ensemble, exactement 70 p. 100 des suffrages et, en 1987, 72,8 p. 100. À ce dernier scrutin, les conservateurs s’adjugeaient trois cent soixante-seize sièges, soit 58 p. 100 des effectifs des Communes, et cent deux sièges de plus que les autres partis réunis, avec seulement 42,2 p. 100 des suffrages. Avec 30,8 p. 100 des voix, le Parti travailliste obtenait deux cent vingt-neuf députés (soit 35,2 p. 100 des sièges). C’est donc le tiers parti, l’Alliance, qui faisait les frais de cette distorsion dans la relation voix-sièges, puisqu’elle n’obtenait que vingt-deux sièges (3,3 p. 100 des effectifs des Communes) avec 22,6 p. 100 des suffrages (7 334 912 voix). En 1992, malgré la disparition de l’Alliance et son remplacement, dans la douleur, par un Parti libéral-démocrate, pas très différent du Parti libéral d’avant 1981, le vote centriste recule, tout en se maintenant à un niveau élevé (17,8 p. 100); si on lui ajoute le vote nationaliste en Écosse et au pays de Galles (2,4 p. 100 à l’échelle du pays, mais 21,5 p. 100 et 9 p. 100, respectivement, à l’échelle de l’Écosse et du pays de Galles), le vote écologiste (0,5 p. 100) et les «divers», plus nombreux que d’habitude (0,9 p. 100), on voit que plus d’un électeur sur cinq refuse de soutenir l’un des deux grands partis, alors qu’il sait pertinemment que sa voix sera probablement perdue. La distorsion des résultats en sièges est l’effet du mode de scrutin traditionnel (uninominal à un seul tour et à majorité relative) et s’explique par le fait que le vote pour le tiers parti est réparti à peu près également dans le pays, ce qui lui vaut de nombreuses deuxièmes places mais très peu de victoires; à l’inverse, les deux grandes formations ont de nombreuses zones de force d’où elles sont virtuellement indéracinables. Ainsi, en 1983, lorsque le Parti travailliste a fait son plus mauvais score depuis 1931 (27,6 p. 100), il a gardé néanmoins deux cent neuf députés sur six cent cinquante (soit 31 p. 100 des sièges). Par conséquent, depuis 1974, le bipartisme, que l’on considérait dans les années 1950 et 1960 comme le reflet presque parfait des divisions politiques et même sociologiques du pays, est de plus en plus contesté par l’électorat, et ne doit qu’au mode de scrutin son maintien aux Communes.

La combinaison d’un mode de scrutin discriminant et d’une sociologie électorale éclatée ne produit pas seulement une disparité considérable entre pays réel et paysage parlementaire. Elle entraîne deux conséquences plus graves, dont la première est d’amplifier les effets du clivage électoral Nord-Sud. C’est ainsi que, en 1992, dans le sud-est de l’Angleterre (si l’on excepte le Grand Londres), les conservateurs ont gagné, avec 54,4 p. 100 des suffrages, cent six des cent neuf sièges de cette région, la plus peuplée du Royaume-Uni, n’en laissant que trois aux travaillistes (20,7 p. 100) et aucun aux libéraux-démocrates (23,4 p. 100). En revanche, en Écosse, le Parti travailliste obtient quarante-neuf sièges sur soixante-douze, soit les deux tiers environ, avec 39 p. 100 des voix, cependant que les conservateurs parviennent à garder dix sièges et à en reconquérir un, avec 25,7 p. 100, alors que les nationalistes, avec 21,5 p. 100, n’obtiennent que trois sièges.

Seconde conséquence: si la percée libérale de 1974 avait plutôt favorisé le Parti travailliste, la montée en puissance de l’Alliance en 1983, qui s’est faite largement aux dépens des travaillistes, a érigé le Parti conservateur (qui reste d’une très grande stabilité: il n’a perdu que deux points en suffrages en treize ans de gouvernement continu, de 1979 à 1992) au rang de parti dominant. Du coup, l’alternance bipartisane, qui était considérée autrefois comme une des conséquences vertueuses du mode de scrutin, ne s’est pas produite depuis 1979. En outre, l’évolution sociologique et démographique du pays favorise le Parti conservateur.

L’idée d’un changement du mode de scrutin a toujours été tabou en Grande-Bretagne, notamment au sein des deux grands partis de gouvernement, qui voyaient leur avantage dans le système traditionnel, dont ils bénéficiaient à tour de rôle. Depuis 1987, l’attitude de l’opposition officielle, c’est-à-dire des travaillistes, a évolué sur ce point comme elle a évolué à propos de la question constitutionnelle en général. En 1991, le leader travailliste d’alors, Neil Kinnock, avait nommé une commission présidée par le professeur Plant pour lui faire des recommandations. Cette commission n’a remis son rapport qu’en 1993; elle préconise un système qui maintiendrait les circonscriptions actuelles et le scrutin uninominal à un seul tour mais permettrait un vote préférentiel susceptible d’améliorer la représentation des minorités sans altérer la domination des deux grands partis. Même ce changement mineur ne se fera pas sans vives oppositions; il supposerait, en effet, que le Parti travailliste accepte de gouverner en coalition et de se rapprocher des libéraux-démocrates, avec lesquels il pourrait alors conclure un pacte électoral. On n’en est pas encore là et le nouveau leader travailliste, John Smith, se hâte avec lenteur; toutefois, il est symptomatique que les travaillistes aient engagé dans leurs rangs un débat sérieux sur la question du mode de scrutin. Beaucoup de leurs dirigeants, notamment les plus jeunes, préféreraient sans doute partager le pouvoir plutôt que de rester indéfiniment dans l’opposition. De toute façon, le dernier mot restera aux électeurs. Or il semble que près de la moitié des électeurs libéraux-démocrates ne veuillent à aucun prix d’un pouvoir travailliste même partagé. Par conséquent, il ne suffit pas que les travaillistes acceptent l’idée d’un gouvernement de coalition pour que l’alternance ait lieu, mais cela la rendrait néanmoins plus vraisemblable.

Le thatchérisme: révolution ou parenthèse?

Ce n’est pas, pour Margaret Thatcher, un mince exploit, dans un pays où tout favorise les hommes, de l’école aux professions qui comptent (affaires, barreau, haute administration) et dans une classe politique et un parti chichement ouverts aux femmes, que d’être parvenue à la tête de l’État. Car on ne doit pas se leurrer: dans la dyarchie qui paraît diriger le Royaume-Uni, la souveraine n’a plus qu’un rôle symbolique et représentatif; c’est le Premier ministre qui compte. D’abord chef du gouvernement, au sens plein du terme, il exerce, en même temps, effectivement la plupart des prérogatives de la Couronne.

Soutenue par des majorités parlementaires importantes, Margaret Thatcher (lady Thatcher of Kesteven, depuis qu’elle a été admise à la Chambre des lords en juillet 1992) a été en mesure de mettre en œuvre un programme nettement en rupture, par son idéologie, avec le pragmatisme gestionnaire des gouvernements conservateurs qui s’étaient succédé depuis la guerre. Sur le plan économique (cf. supra ), elle a combiné des réformes de structure (libération des prix, des revenus et des capitaux, privatisations, allégement des impôts directs aux dépens des prélèvements indirects) et une politique conjoncturelle qui n’a été strictement monétariste que dans les premières années; cette action a permis à l’économie britannique de redémarrer sur des bases plus saines, dès 1983, et de connaître une belle expansion jusqu’en 1990. Toutefois, elle n’a pu empêcher l’accélération de la désindustrialisation du pays et, surtout, de 1991 à 1993, une nouvelle récession, aussi profonde et plus longue que celle de 1980-1982. En 1993, le seuil des trois millions de chômeurs a de nouveau été atteint, alors que l’économie avait créé près d’un million et demi d’emplois depuis 1986.

Cette situation de sous-emploi permanent a pesé sur l’évolution de la société. Si les revenus de ceux qui travaillent ont été améliorés, le chômage, notamment celui des jeunes, et la réforme de la fiscalité, qui a favorisé les plus aisés, ont accru les inégalités. Selon les chiffres officiels du Bureau central des statistiques, qui divise la population en quintiles, le quintile supérieur disposait, en 1987, après déduction de l’impôt sur le revenu, de 42 p. 100 du revenu national disponible, contre 38 p. 100 en 1979; à l’inverse, le quintile inférieur (donc le plus pauvre) passait, aide sociale comprise, de 7,1 p. 100 à 6,2 p. 100 aux mêmes dates. Cet écart entre riches et pauvres s’est encore accru depuis 1987. Entre 1960 et 1977, on estimait à environ deux millions les personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté (défini en Grande-Bretagne comme la limite au-dessous de laquelle l’aide sociale est attribuée). En 1983, ce chiffre était passé à trois millions six cent mille. Il est, dans les années 1990, proche de cinq millions. Toutefois, les statistiques des organisations charitables privées vont beaucoup plus loin: elles évaluent les pauvres à quelque dix millions, dont plus de deux millions de véritablement indigents. De même, il y a quelque cinq mille sans-abri à Londres contre deux cent soixante en 1975, bien que le gouvernement Major ait décidé, en 1991, de leur apporter une aide spécifique. Parmi ces défavorisés, il y a beaucoup de ceux qui ont cru aux slogans du thatchérisme («Enrichissez-vous», «Prenez des risques», «Devenez propriétaires»). En effet, les travailleurs indépendants, dont les effectifs avaient doublé entre 1985 et 1990, ont été durement touchés par la dernière récession et, parmi les sans-abri récents, il y a bon nombre de ceux qui s’étaient lancés dans l’achat d’un logement sans en avoir tout à fait les moyens n’ont pu faire face aux remboursements d’emprunts, fortement renchéris dès la fin de 1988 par la hausse des taux d’intérêt, et ont été expulsés de leurs logements partiellement payés.

Sur le plan politique, l’idéologie thatchérienne s’est bien accordée avec les besoins de la politique partisane. Au nom de son slogan favori («Moins d’État, moins de gouvernement»), Margaret Thatcher a visé à «libérer» l’individu de l’«oppression» des bureaucraties collectivistes: syndicats, collectivités locales, industries nationalisées. Or les trois secteurs constituaient des zones de force du Parti travailliste. Par conséquent, en s’attaquant à eux, Margaret Thatcher faisait plus qu’appliquer son programme, elle affaiblissait du même coup les contrepouvoirs entre les mains de l’opposition. C’est pourquoi le slogan prônant moins de gouvernement n’a nullement voulu dire moins d’autorité de l’État. Bien au contraire: après les conflits auxquels avaient succombé le gouvernement Heath (1970-1974) et le dernier cabinet travailliste (1976-1979), les gouvernements Thatcher ont successivement relevé les défis de la grève de la faim en Irlande du Nord (1980), de l’invasion des Falkland par l’armée argentine (1982), du terrorisme nord-irlandais (pendant toute la période et principalement avec l’attentat de Brighton de 1984) ou moyen-oriental, de la grève des mineurs de 1984-1985 (sans compter les autres conflits du travail: sidérurgie, fonction publique, enseignement, typographes de presse, dockers et marine marchande), où le gouvernement a fini par l’emporter, effaçant ainsi les déboires de ses prédécesseurs. On a donc assisté, entre 1979 et 1990, à une restauration de l’autorité de l’État britannique à l’intérieur du pays, et peut-être plus encore à l’extérieur. Le problème, c’est qu’«autorité» est proche d’«autoritarisme» et qu’il n’est pas douteux, notamment après sa troisième victoire «triomphale» de 1987, que Margaret Thatcher ait eu tendance à confondre les deux termes. Forte du «mandat» qu’elle tenait du corps électoral et de sa majorité de cent sièges aux Communes, elle montra de plus en plus d’impatience à l’égard de tout ce qui pouvait entraver ou retarder son action; non contente de braver les corps intermédiaires, elle a bousculé ses ministres, transformant le cabinet en chambre d’enregistrement et n’a pas hésité à s’en prendre aux médias, B.B.C. comprise; enfin, elle supportait de plus en plus mal d’être contredite et même marginalisée dans les conseils européens. C’est d’ailleurs la question européenne qui fut à l’origine de sa chute en 1990.

«La Grande-Bretagne est à nouveau grande», déclarait Margaret Thatcher au lendemain de la victoire des Falkland – sentiment partagé par beaucoup de Britanniques et bon nombre d’étrangers tout au long des années 1980. En va-t-il de même aujourd’hui, alors que l’extraordinaire personnage, qui a tant marqué son pays et son temps, a été remplacé par des hommes plus modestes, non seulement par la stature mais par les ambitions? On notera seulement que, à la différence du gaullisme en France, le radicalisme thatchérien ne s’est pas intéressé à une réforme de l’État (mis à part celle de la fonction publique, d’ailleurs inachevée). Pour de Gaulle, celle-ci était la condition non seulement de la modernisation de la société française, mais aussi de la pérennité – au moins partielle – des réformes qu’il avait introduites. La démarche a été entièrement différente avec Margaret Thatcher, qui, en cela, est tout à fait dans la ligne de ses prédécesseurs et, sans doute, de ses successeurs. Elle estimait que la «vieille Constitution» du royaume (que le Parti conservateur a pour fonction de préserver) lui donnait les moyens de mettre en œuvre son programme aussi longtemps qu’elle disposait d’une majorité substantielle aux Communes. Pourquoi changer, par conséquent? Aussi n’avait-elle que le plus profond mépris pour les réformes constitutionnelles les plus couramment préconisées avant et après son départ: nouveau Bill of Rights, régionalisation, renforcement et élection de la seconde Chambre, réforme électorale. Mais, précisément, ce refus ne risque-t-il pas de se retourner contre son œuvre? Puisque ce qu’un Parlement a voulu, un autre peut le défaire, la pérennité du thatchérisme est suspendue aux caprices de l’opinion publique. Quelque trois ans seulement après le départ de Margaret Thatcher du devant de la scène politique et un an après une quatrième victoire électorale consécutive pour le Parti conservateur, le «thatchérisme à visage humain» que John Major s’est efforcé de mettre en œuvre constituait, aux yeux de beaucoup, une dilution bien affadie du thatchérisme. Qu’en sera-t-il quand la «Dame de fer» aura définitivement quitté les coulisses de la vie politique britannique?

Encyclopédie Universelle. 2012.

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